La Lutte avec frappe, sport made in Sénégal !

  • Par Saidi Mamadou Ouedraogo
  • 18 Juin 2020
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Sport roi au pays de la Téranga, le Lamb (lutte en Wolof) continue depuis des décennies de déchainer les passions.De sport amateur, la lutte traditionnelle a pris une dimension professionnelle avec des cachets allant à la centaine de millions de Fcfa


Au départ, ce n’était qu’un sport traditionnel qui réunissait différents lutteurs venus défendre les couleurs de leur village après les récoltes des produits agricoles.  Les compétitions étaient principalement localisées dans la région de Sine-Saloum et de la Casamance. Les vainqueurs à cette époque repartaient avec des produits agricoles et du bétail.

Les Rituels

La lutte traditionnelle sénégalaise est composée  de nombreux rituels mystiques qui agrémentent chaque confrontation. La rentrée de chaque lutteur dans l’arène est un moment spécial où l’on entend des chants caractéristiques pour galvaniser les lutteurs. Tout cela est entouré de cérémonies pour conjurer le mauvais sort avant le combat. Au-delà de la préparation physique des lutteurs, le cortège des marabouts accompagnant les athlètes dans l'arène de la compétition, vient cristalliser des prières salvatrices et censées donner la victoire au lutteur, leur protégé, qui arbore des gris-gris (talisman) de même qu’il se livre à des prises de bains rituels. Avant chaque affrontement, celui-ci se livre au bakk qui consiste à chanter ses prouesses en vue d'intimider l'adversaire et de séduire son public en dansant au rythme du tam-tam. Ces chants sont également entonnés par les griots et griottes attitrés du lutteur.

Il est à noter qu’une confrontation de lutte devient automatiquement un combat par interposition de deux ou plusieurs marabouts.

Des règles  innovantes

Au départ,  la lutte se pratiquait à mains nues ; un combat est terminé lorsque le dos, la tête ou  les quatre appuis d’un des lutteurs étaient collés au sol. Au fil des succès, la lutte traditionnelle sénégalaise va connaitre une pincée ‘d’épice’, les coups de poing.  Cette innovation va rendre cette discipline un plus corsée. Pour l’intellectuel sénégalais,  Souleymane Bachir Diagne, c’est effectivement à un Français, Maurice Jacquin, que l’on doit ce type de lutte, qui reprend les codes de la lutte traditionnelle en y incorporant des coups à mains nues. « C’était un colon particulièrement terrifiant, qui aimait beaucoup faire se battre entre eux les Africains, explique le philosophe. Aujourd’hui nous disons que c’est notre tradition. Mais les traditions se fabriquent ! »

Une théorie que remet en cause l’anthropologue Dominique Chevé, qui mène un travail de recherche en collaboration avec l’Institut national de l’éducation populaire et du sport (INSEPS) de Dakar. « La lutte avec frappe était déjà pratiquée dans le Cayor [royaume qui a existé du XVe au XIXe dans le nord du Sénégal, NDLR] et n’a pas été inventée par les colons », rétorque-t-elle.

Quelle qu’en soit l’origine, le sport a bien été popularisé par un certain Maurice Jacquin. Dans les années 1920, ce Français organise à Dakar des combats de lutte et, pour la première fois, fait payer l’entrée dans l’enceinte du cinéma où se déroulent les événements sportifs. Il contribue ainsi à faire de la discipline un business, qui prendra véritablement son essor à la fin du siècle.

Des  gros Cachets

Une centaine d’année plus tard, les lutteurs professionnels n’ont pas à envier les stars du foot. En effet,  l’essor de la lutte traditionnelle sénégalaise est remarquable, l’engouement du public est réel, chaque quartier et ville a son lutteur. Notamment avec la superstar  Mohamed N’dao, plus connu sous le pseudonyme « Tyson », qui a su exploiter son image pour faire flamber les coûts des cachets, allant au-delà de la centaine de millions de Fcfa. Son souhait est de voir les cachets des lutteurs sénégalais atteindre ceux des boxeurs aux Etats Unis.

Selon les estimations du Financial Afrique,  Yakhya Dio dit Yekini est le lutteur ayant engrangé le plus de cachets durant sa carrière pour une valeur  de  1, 300 millions de FCFA. Suivi par  Mouhamed Ndao dit Tyson, qui pèse pour l’ensemble de ses combats pas moins de 1,190 millions de Fcfa. Arrive en troisième position le lutteur de Guédiawaye, Balla Gaye 2, qui totalise pour le cumul de ses cachets environ 1,020 millions de FCFA et en quatrième position  Modou Lo de l’écurie Rock Energy totalisant 720 millions de FCFA. Ils composent ainsi le top 4 des lutteurs les plus riches du Sénégal.

Des ambitions internationales

Beaucoup de pays africains possèdent une culture de la lutte traditionnelle. Cependant, le Sénégal est la capitale par excellence de cette discipline en Afrique de l’Ouest.  Ainsi chaque deux ans, le Sénégal organise et reçoit le tournoi de lutte africaine de Dakar. Le pays participe aussi au tournoi de lutte de la CEDEAO à Niamey. Le Sénégal se bat pour l’internationalisation de la lutte qui se limite à la lutte traditionnelle classique. Elle se réserve l’exclusivité de la lutte avec frappe.

Cette lutte, qualifiée de violente par certains, commence à séduire au-delà des frontières africaines. Depuis mai 2010, Fabrice Allouche (ex-champion du monde de kickboxing) est le premier blanc à intégrer une école de lutte sénégalaise comme coach de boxe, préparateur physique et mental.

Depuis, un autre blanc, l'espagnol Juan Espino surnommé le « Lion Blanc », lutte dans l'arène et ses victoires ont commencé à éveiller la curiosité.

Innovation

L’ampleur de ce sport pousse les jeunes à se l’approprier à tous les niveaux. Le jeune Abdoulaye Sangoné Diouf, étudiant sénégalais, a créé en 2018 le tout premier jeu sur mobile inspiré de la lutte sénégalaise.

L’application, actuellement disponible sur Google Play, en attendant qu’elle soit aussi disponible sur App Store, sous l’appellation  « Lamb » (lutte en Wolof), inclut tous les grands lutteurs du Sénégal : de Modou Lo à Siteu, en passant par Balla Gaye 2, Yékini, Tyson, Bombardier, Eumeu Séne, etc.

Ainsi, la lutte sénégalaise, entre tumulte et gloire, fait son bonhomme de chemin, reléguant progressivement le foot au second rang en matière de sport national.

 

Djasso! 

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Note:

 wikipedia,  jeuneafrique.com,

 financialafrique.com,

Libération.fr, lasomone.com

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